[DOSSIER] Genèse et histoire de la Game Boy (9ème partie)

Publié le par Evola

[DOSSIER] Genèse et histoire de la Game Boy (9ème partie)


La Game Boy devient une source de créativité pour les artistes de la scène indépendante
 
La Game Boy par la longévité de sa vie commerciale a eu un impact considérable sur la société. Elle est devenue un objet culte et chic, le témoignage d’un passé mythique récent où notre modernité technophile s’inventait. Il est donc logique qu’elle soit une source d’inspiration pour les artistes. En outre, la Game Boy fascine par son esthétique. C’est en soi un objet vintage qui a, dès l’origine, célébré le goût du rétro.

Mais le hardware dépassé de la Game Boy n’est pas le seul élément qui façonne son identité. L’apparence immédiatement reconnaissable de ses jeux, leur faible résolution graphique, leur couleur monochrome tirant vers le vert épinard, et le son si caractéristique du processeur sonore parachèvent cette identité singulière.

Dans les années 90, l’art et le street art, avec des artistes comme le collectif eboy en Allemagne ou Invader en France, se sont inspirés des premiers jeux vidéo, faits de gros pixels, aux formes simples et contrastées, reproduisant une esthétique immédiatement reconnaissable comme celle des jeux Pac Man, Space Invader ou Sim City. Sous l’influence du Pixel art, élevé au rang d’oeuvre d’art graphique, les créateurs de jeux indépendants ont ces dernières années, développé un grand nombre de jeux s’inspirant de l’esthétique de la Game Boy. On ne parle plus là de logiciels créés sur GB Studio conçus pour être joués sur une Game Boy, mais de jeux sur PC, Playstation, ou Switch, vendus sur Steam, le Playstation store, ou le Nintendo eshop, imitant le style d’affichage de la Game Boy, ses gros pixels, ses quatre teintes monochromes, et ses sonorités.

Porté par la vogue des jeux indépendants en pixels art minimaliste le courant de jeux 1-bit est souvent associé au style Game Boy (en plus radical) puisqu'il se caractérise par des jeux affichant 2 couleurs (noir et blanc) là où la Game Boy bénéficie de 4 dégradés de gris. Ainsi sur la boutique en ligne de la switch, on peut croiser des jeux arborant des palettes limitées inspirées de la première Game Boy ou 1-bit comme Save me Mr Tako, Minit, Gato Roboto, Box Boy!, ou Awesome Pea tandis que sur PC il y a Owyn’s Adventure, Madcap Castle ou Squidlit. En couleur, dans le style GBC, on peut aussi citer l’excellent Fairune.

Save me Mr Tako

Save me Mr Tako

Gaz thomas, le créateur d’Owyn’s Adventure raconte comment il en est venu à créer son jeu :
« Au début, Owyn’s adventure était un projet pour l’Unofficial Game Boy Jam » […] « J’avais deux semaines pour en faire autant que possible tant que le jeu se cantonnait aux quatre teintes de vert de la Game Boy. Dans ce délai, j’ai mis en place des mécaniques de jeu et un niveau vite torché. Mais je m’étais tellement pris au jeu, que j’ai continué à travailler dessus. »

Gaz nous explique également l’engouement pour ce type de jeux :
« Si l’esthétique Game Boy est si populaire dans la sphère indé, c’est pour plusieurs raisons : il y a d’abord ce côté Madeleine de Proust, avec des jeux faciles à comprendre de quand on était gosses. Ensuite et je parle aussi pour moi, c’est que ça facilite les choses pour les graphismes […] Une fois qu’on a assimilé le système de quatre couleurs, on apprend à aller à l’essentiel. En mettant trop de détails, ça devient brouillon. Il faut rester sobre. »

Owyn’s Adventure

Owyn’s Adventure

Certains artistes sont également friands des images à très basse résolution de la Game Boy Camera, comme Jean-Jacques Calbayrac, un ancien étudiant en photographie de l’école des Gobelins. Celui-ci définit son œuvre comme un croisement entre Georges Seurat (le chef de file du pointillisme) et le Cyberpunk. En 2016, il a lancé le compte @gameboycameraman sur instagram qui compte des milliers d’abonnés, après avoir acquis un boitier permettant de transférer ses photos Game Boy Camera sur son ordinateur, pour les publier. Son compte instagram est désormais l’un des plus suivi du mouvement de la photographie Game Boy.

Désormais, de nombreuses applications mobiles (Retrospecs, Bistagram, Retroboy…) intègrent des filtres photos qui permettent de restituer l’aspect des photos de la Game Boy Camera.
Plus récemment, en 2023, un moddeur, Christopher Graves, a réalisé ce qu'il appelle une Game Boy Mini Camera, c'est à dire une Game Boy Camera qui entre entièrement dans une cartouche Game Boy, pour s'y intégrer parfaitement. C’est en quelque sorte, la fusion entre une Game Boy Camera et une Flash Card. Celle-ci n’est pour l’instant pas commercialisée, mais gageons que ce sera bientôt le cas.

Game Boy Mini Camera

Game Boy Mini Camera

L’un des domaines créatifs les plus importants de la Game Boy est la Chiptune, c’est à dire la création musicale effectuée grâce au processeur sonore de la Game Boy. Deux logiciels se distinguent: Nanoloop et Little Sound DJ (LSDJ), des trackers qui permettent de pirater/détourner le son de la console de votre enfance, pour la transformer en un instrument de musique voire une station de travail musicale, produisant des bandes sonores ressemblant à celles des jeux vidéo rétro.
 
Qu'est ce qu'un tracker ? Les trackers trouvent leur origine dans la demoscene, c'est à dire la sous-culture informatique de création artistique visant à créer des démos. Les démos (abréviation de démonstration technique), sont des prouesses logicielles, poussant les ordis dans leurs derniers retranchements techniques du point de vue sonore, graphique, de l'animation etc. Les trackers sont donc des programmes qui transforment votre machine en séquenceur musical, permettant à l'utilisateur d'arranger des échantillons sonores pas à pas, sur une ligne de temps, à travers plusieurs canaux monophoniques. Une chanson complète se compose de plusieurs petits motifs multicanaux enchaînés via une liste principale. Les trackers sont ensuite apparus sur consoles portables, plus pratiques pour servir d'instruments de musique sur scène, mais aussi parce que la Game Boy sonne plus vintage.

LSDJ

LSDJ

LSDJ a été créé en 2000 par un artiste de Stockholm appelé Role Model, alias Johann Kotlinski, qui était alors élève-ingénieur à l'Institut royal de technologie de Stockholm. Ce logiciel suit les contours d'un tracker de base, mais se distingue par son utilisation de sons de batterie rétro. Avec l'arrivée des flashcards et des programmes homebrew « les planètes étaient alignées pour que je me lance dans la conception de LSDJ » raconte Johann.

« Deux ans plus tôt, je m'étais lancé dans la musique Amiga, et je cherchais quelque chose de nouveau. Ca faisait longtemps que je rêvais d'un outil de composition portable, pour essayer et annoter des idées de musiques à la volée. Le choix du support a été plus opportuniste que délibéré: des amis à moi commençaient à programmer sur Game Boy Color, et j'ai trouvé l'idée marrante, en me disant qu'apprendre la programmation assembleur me servirait sur mon CV. Les programmes de musique Game Boy de l'époque étaient très limités et j'ai fait un bon programme de musique Game Boy. Ceci dit je n'imaginais pas que quiconque s'en servirait" […] "Les sons de la Game Boy ne sont pas extraordinaires techniquement parlant, et ce qui les définit le mieux c'est peut-être leur dynamique 4-bits limitée" explique t'il. "Mais ça reste un assez bon système pour la musique : ses capacités sont bien équilibrées entre deux canaux d'ondes  carrés, une wave table programmable et un générateur de bruit. Ca s'adapte à toutes sortes de genres musicaux […] On peut faire des folies du coté des samples, de la synthèse logicielle et même surenchérir avec des effets pour sculpter le son comme on le souhaite. »

Nanoloop, fabriqué en 1999 par l'étudiant en art allemand Oliver Wittchow, est un logiciel similaire à LSDJ, mais sans les échantillons. Il est toutefois plus facile de générer des sons tout de suite. C'est l'autre outil populaire de la Game boy chez les artistes Chiptune. Oliver Wittchow décrit son programme :
« Le programme donne à l'utilisateur une interface instinctive consistant en une grille de carrés de 4 x 4 dont chacun représente un temps dans une mesure de musique, chaque temps pouvant contenir une note ou un silence […] NanoLoop était principalement destiné à être un programme de test pour la conception d'interfaces mobiles. J'en avais marre de tous les synthétiseurs logiciels et séquenceurs qui imitaient simplement le vieux matériel, au lieu d'utiliser le potentiel des ordinateurs pour représenter les données. NanoLoop n'était vraiment qu'une expérience, mais quand je l'ai montré pour la première fois, il était évident que les gens en avaient vraiment besoin. La réponse a été très enthousiaste. ».

Prototype de Nanoloop

Prototype de Nanoloop

Alors que Nanoloop est plus orienté vers la musique techno et la synthèse musicale, LSDJ est davantage un tracker de style traditionnel, qui permet à l'utilisateur de construire des compositions plus mélodique. Nanoloop et LSDJ sont devenus des outils incontournables pour nombre d'artistes Chiptune ou des DJ qui utlisent la Game boy pour des performances live ou des festivals. On peut citer Anamanaguchi qui a réalisé la bande-son du jeu Scott Pilgrim, Toriena, Chipzel, DJ Scotch Egg ,Slime girls, Danimal Cannon, Trash80, ou Sidabitball.

Toriena dans ses oeuvres

Toriena dans ses oeuvres

Le mouvement chiptune sur Game boy a reçu les louanges et l'onction du Pape du mouvement Punk et ancien manager des Sex pistols, Malcolm McLaren. Dans un article nommé 8-bit Punk, publié en 2003 dans Wired, le magazine de la contre-culture technophile (le "Rolling stone de la technologie"), McLaren définit la scène tracker sur Game boy comme une nouvelle race de musiciens, inventant un nouveau type de musique Folk à l'ère numérique. Il y voit l'antithèse de la musique réduite à de la marchandise standardisée, produite avec des outils luxueux, qu'il juge déprimante.

Mclaren plaide pour que la musique Chiptune soit une réaction contre les techniques d'enregistrement modernes et affirme que la Game Boy est l'outil parfait pour des punk d'un nouveau genre : « LSDJ est peut-être illégal, mais qui s'en soucie ? » clame McLaren,  « C'est le seul moyen pour Role Model et ses acolytes de faire leur propre musique. C'est la résistance. Les musiciens chiptune pillent la technologie des grandes entreprises pour lui trouver des utilisations improbables. Ils renouvellent les vieux sons - sans fioritures, sans studio d'enregistrement ou une grande maison de disques. Ce serait facile de qualifier le résultat d'amateur ; il est sous-produit parce que l'on a l'intuition que c'est mieux ainsi. La nature du son et l'équipement utilisé pour le créer est bon marché. Ce n'est pas la musique en tant que marchandise mais la musique en tant qu'idée. C'est la génération Nintendo qui échantillonne sa jeunesse... Ils aiment être des pirates de la pop culture, et ils ne sont pas récupérables par le marché de masse. Leur production est délibérément inaccessible à la radio et à la télévision, voire à quiconque dans l'industrie musicale qui croit en la hi-fi. »

Malcolm McLaren

Malcolm McLaren

Parmi les CD notables du mouvement chiptune on peut citer celui du collectif 8-Bit Operators  « The Music of Kraftwerk ». Cette compilation version 8-bits est loin d'être anodine puisque le groupe Kraftwerk dans les années 70/80 a été l’un des pionniers de la musique électronique et une véritable légende pour les geeks des origines. Leur musique, à des années lumières de celle de leur époque, célébrait le transistor, les néons, les robots, les ordinateurs, et les réseaux de télécommunication. De plus, ils fabriquaient eux-mêmes leurs instruments en détournant des objets du quotidien ou des jouets (comme une calculatrice Casio, ou le jeu la dictée magique) de la même façon que la Game boy est aujourd'hui détournée pour servir d’outil de création musicale.

[DOSSIER] Genèse et histoire de la Game Boy (9ème partie)

En 2014 une autre compilation de 8-bit operators, Tribute to Depeche Mode "Enjoy the Science" est sortie reprenant des tubes de Depeche Mode, autre groupe électronique emblématique.


10ème et derniere partie :
https://www.gamopat.com/2026/03/dossier-genese-et-histoire-de-la-game-boy-109eme-et-derniere-partie.html
 

Publié dans FOCUS

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